Prévenir la dénutrition en EHPAD : la force des soins de support

30 mars 2026

En France, plus de 40 % des résidents en EHPAD (Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes) souffrent de dénutrition selon l’étude nationale menée en 2019 par la Mutualité Française. Ce chiffre est marquant : la dénutrition n’est pas un phénomène marginal, ni une fatalité liée à l’âge, mais une problématique grave qui impacte fortement la qualité de vie, la capacité de récupération, l’autonomie et même la survie des personnes âgées. L’OMS la définit comme « un déséquilibre entre les apports et les besoins de l’organisme entraînant une altération de la composition corporelle et des fonctions physiologiques ». En EHPAD, la situation est d’autant plus complexe que la fragilité, la solitude, la polymédication et les pathologies chroniques y sont très fréquentes.

Les causes de la dénutrition en EHPAD sont multiples, parfois enchevêtrées, et souvent silencieuses au début :

  • Une appétence diminuée : L’avancée en âge peut réduire la sensation de faim ou le plaisir à manger, en raison de modifications du goût, de l’odorat, ou du manque de stimulation sociale pendant les repas.
  • Des troubles bucco-dentaires : Les problèmes dentaires, fréquents chez les personnes âgées, compliquent la mastication et peuvent décourager l’alimentation solide.
  • La dépendance fonctionnelle : Difficulté à se servir, à porter la nourriture à la bouche ou à rester assis longtemps.
  • Le contexte psychologique : L’isolement, la dépression, la perte de repères suite à l’entrée en institution jouent un rôle majeur dans la perte d’appétit.
  • Les effets indésirables des médicaments : Certains traitements altèrent le goût ou réduisent la faim.
  • La maladie elle-même : Certaines maladies chroniques ou aiguës (cancers, démences, infections, insuffisance cardiaque) augmentent les besoins nutritionnels ou entraînent des troubles digestifs.

Cette polyfactorialité explique la nécessité d’une réponse globale et coordonnée : les soins de support.

On pense parfois, à tort, que lutter contre la dénutrition en EHPAD se limite à enrichir les aliments ou à prescrire des compléments nutritionnels. Or, l’approche des soins de support va bien au-delà en mobilisant une équipe pluridisciplinaire pour cerner toutes les dimensions du risque nutritionnel.

La nutrition et la diététique personnalisées

  • Bilan et suivi diététique individualisés : Dès l’admission, un bilan nutritionnel est réalisé pour repérer précocement les signes de risque. Ce suivi régulier, souvent assuré par une diététicienne, permet d’ajuster l’alimentation selon l’évolution des besoins (source : Haute Autorité de Santé - Guide "La prévention de la dénutrition chez la personne âgée", 2021).
  • Adaptation des textures et des goûts : Les menus sont adaptés – textures modifiées, enrichissements, plats mixés appétissants, intégration des préférences alimentaires. Il ne s’agit pas uniquement de donner des calories, mais de préserver le plaisir de manger.
  • Prise en compte des rituels et des habitudes : Lorsque la tradition, les horaires, les aliments favoris sont respectés, l’adhésion s’améliore ; l’alimentation redevient source de réconfort.

Le rôle fondamental du psychologue et de l’animation sociale

  • Veiller à la santé mentale : Un résident déprimé ou anxieux mange moins. Le soutien psychologique, l’identification précoce du mal-être, et la sollicitation de l’entourage préviennent la spirale descendante.
  • Stimulation sociale : Les repas pris dans un cadre convivial, ou en petit groupe, favorisent la prise alimentaire. Trop d’isolement fait baisser l’appétit.
  • Animation thérapeutique : Ateliers cuisine, goûters festifs, dégustations : ces moments ludiques ont un impact réel démontré par plusieurs études (source : Revue Gérontologie et société, 2022).

Mobilisation du corps : kinésithérapie, activité physique adaptée et ergothérapie

  • Préserver la masse musculaire : La perte musculaire accélère la dénutrition ; des exercices adaptés luttent contre la sédentarité et stimulent l’appétit.
  • Prévention des troubles de la déglutition : Grâce à la kinésithérapie ou l’orthophonie, l’entretien des fonctions oropharyngées réduit le risque de fausse route, anxiogène et facteur de diminution des apports alimentaires.
  • Ergonomie sur la prise alimentaire : L’ergothérapeute trouve des solutions concrètes : couverts adaptés, positionnement, aides techniques, permettant aux résidents de retrouver autonomie et plaisir de manger.

Voici quelques outils et dispositifs mis en place dans les EHPAD où la démarche soins de support est structurée :

  • « La Semaine du goût revisitée » : Ateliers de découverte sensorielle, partages d’histoires de recettes ou repas à thème pour stimuler mémoire et envie.
  • Diagnostic partagé lors de la réunion de coordination  : Échanges réguliers entre médecin, IDE, aide-soignants, diététicienne, psychologue et kiné autour des situations à risque.
  • Grille MNA® (Mini Nutritional Assessment) : Cet outil validé permet un dépistage rapide de la dénutrition, combinant IMC, appétit, antécédents et performances fonctionnelles.
  • Cafés gourmands et collations plaisir : Multiplier les prises alimentaires fractionnées, sous forme de collations plaisantes, pour contourner les fatigues ou les blocages psychologiques autour des repas principaux.

Une étude menée dans les EHPAD du groupe Korian en 2020 a montré que la mise en place de réunions de coordination centrées sur la dénutrition permettait de réduire de 15 % la prévalence de la dénutrition sévère en un an (source : Korian Etudes 2022).

La dénutrition n’est pas toujours reconnue par le personnel, les familles, ou même les professionnels de santé qui ne sont pas tous formés. La formation continue, les retours d’expériences d’équipes pilotes, le développement de guides pratiques comme ceux du Programme National Nutrition Santé (PNNS) ou de la Haute Autorité de Santé (HAS) ont modifié les pratiques : l’accent est mis sur l’observation, l’écoute, la bienveillance et surtout l’alerte précoce. La diffusion d’affiches, de « rappels de bonnes pratiques » en salle de pause ou en cuisine permet une vigilance partagée. À ce sujet, 68 % des EHPAD ayant mené au moins deux formations annuelles aux soins de support nutritionnel rapportent une diminution du taux de dénutrition de leurs résidents (source : enquête FNAQPA 2021).

La collaboration avec la famille reste déterminante. Les proches connaissent les goûts, les habitudes, l’histoire alimentaire du résident. Les équipes pluridisciplinaires de soins de support intègrent de plus en plus la famille dans la réflexion : informations partagées, prise en compte des suggestions, dégustations communes lors des visites. D’après l’Association Française des Diététiciens Nutritionnistes, l’engagement de la famille dans le projet nutritionnel augmente de 13 % la prise spontanée des repas chez les résidents présentant des troubles cognitifs modérés.

La recherche sur la dénutrition en EHPAD évolue : certains établissements testent l’intégration de la réalité virtuelle pour stimuler la mémoire et l’appétit, ou font intervenir des chefs étoilés pour concevoir des repas adaptés mais gourmands. D’autres développent des potagers thérapeutiques, permettant aux résidents de renouer avec le cycle de l’alimentation, du jardin à l’assiette. Les soins de support rappellent que la prévention de la dénutrition ne se résume pas à une addition de calories, mais à une attention de chaque instant, une mobilisation collective et personnalisée. L’accompagnement passe par le regard, l’écoute, et toutes ces petites attentions qui redonnent du sens et du goût, chaque jour, à l’acte de se nourrir.