Redonner du mouvement au quotidien en EHPAD : l’apport des soins de support en kinésithérapie et activité physique adaptée

18 mars 2026

Dans les Établissements d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes (EHPAD), la perte d’autonomie, les maladies chroniques ou les effets secondaires des traitements (en cancérologie notamment) sont des réalités quotidiennes, pesantes pour les résidents comme pour les équipes. Face à la sédentarité, aux douleurs, à la fonte musculaire, la kinésithérapie et l’activité physique adaptée (APA) constituent deux axes majeurs pour améliorer le confort de vie, la mobilité, le moral… et parfois même ralentir la dépendance.

Depuis plusieurs années en France, ces approches sortent du cadre strictement curatif pour investir celui des soins de support – des prises en charge complémentaires, pensées pour prévenir ou limiter les complications, soutenir un mieux-être global, intégrer le soin dans la vie de la personne.

Une enquête menée en 2019 par Santé Publique France montrait que plus de 60 % des résidents d’EHPAD souffraient de troubles musculo-squelettiques ou de perte de mobilité réduisant leur qualité de vie (Santé Publique France). Pourtant, moins d’un quart bénéficiait réellement d’un programme d’activité physique encadré chaque semaine. Entre réalité de terrain et ambitions de santé publique, comment les EHPAD structurent-ils aujourd’hui ces soins de support spécifiques ?

Des soins individualisés, mais une présence parfois limitée

Contrairement à une idée reçue, la kinésithérapie en EHPAD ne se limite pas à la rééducation après une chute ou à la mobilisation passive des personnes alitées. Les missions sont bien plus vastes :

  • Prévention des pertes d’autonomie : maintien des amplitudes articulaires, renforcement musculaire, travail de l’équilibre.
  • Prise en charge de la douleur chronique : massage, techniques de mobilisation douce, respiratoires (notamment en cancérologie ou en gériatrie).
  • Réadaptation après épisode aigu : suites de fracture, AVC, infection pulmonaire ou décompensation cardiaque.
  • Soutien à la respiration : lutte contre la bronchite chronique, la stase, ou l’essoufflement au moindre effort.

Pourtant, la présence des kinésithérapeutes en EHPAD reste souvent contrainte : l’intervention est en général déclenchée sur prescription médicale, à raison de 2 à 5 séances hebdomadaires par résident, rarement plus (source : Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques - DREES, 2022). Le financement des séances peut être un frein, de même que le manque de professionnels dans certains territoires.

Une pratique qui s’adapte au soin de support

Les kinésithérapeutes formés aux soins palliatifs ou à l’accompagnement en oncologie intègrent dorénavant un regard global : le maintien du lien social, l’accompagnement psychologique, la stimulation sensorielle s’invitent dans la prise en charge. Les séances collectives, souvent sous forme de jeux, d’ateliers équilibre ou d’exercices respiratoires, tendent à se développer lorsqu’il y a suffisamment de ressources humaines.

  • En 2023, la Fédération Française des Masseurs-Kinésithérapeutes Rééducateurs (FFMKR) estimait que moins de 15 % des EHPAD proposaient des séances collectives animées par des kinésithérapeutes, en dehors de situations post-chirurgicales ou post-chutes majeures.
  • De plus en plus d’établissements expérimentent cependant des projets pilotes : prise en charge des syndromes post-COVID, ateliers de prévention des chutes, réalisation de gestes du quotidien… avec de premiers résultats encourageants sur l’autonomie et le moral.

Définir l’APA : une réponse sur-mesure

L’activité physique adaptée (APA) se distingue de la simple « gymnastique douce » par une structuration professionnelle. Les intervenants, titulaires d’un diplôme universitaire (Licence ou Master APA-S), conçoivent des séances personnalisées, tenant compte du vécu médical, du handicap, de la fatigue, des envies.

En EHPAD, l’APA peut prendre différentes formes :

  • Ateliers équilibre et prévention des chutes (parcours de marche, exercices ludiques…)
  • Gymnastique douce collective pour préserver le tonus et la souplesse
  • Danse adaptée, Tai Chi ou yoga sur chaise, donnant une dimension plus sensorielle
  • Activités en extérieur : marche, jardinage encadré, jeux avec ballon
  • Parfois, médiation animale ou ateliers de motricité fine

L’APA vise autant la motricité que la convivialité et le maintien de l’estime de soi.

Des bénéfices bien documentés chez les personnes âgées, y compris atteintes de cancer

Plusieurs études récentes confirment l’impact significatif de l’APA sur la santé en EHPAD :

  • Diminution de la perte musculaire : Un programme d’APA régulier réduit la fonte musculaire liée au vieillissement ou à la maladie (par exemple, -20 à -35 % de perte musculaire observée dans un groupe témoin sédentaire, contre -10 à -15 % en APA selon l’INSERM, 2021).
  • Prévention des chutes : Les ateliers collectifs font baisser de 30 à 40 % le taux de chutes (HAS, 2020).
  • Effets psychologiques : On observe une réduction des symptômes dépressifs dans plus de 45 % des cas après 8 à 12 semaines de pratique (INSERM, 2023).

Contrairement à la kinésithérapie, l’APA entre assez rarement dans le parcours habituel en EHPAD, faute de financement dédié ou de reconnaissance institutionnelle claire. Pourtant, son intérêt en oncologie gériatrique est de plus en plus souligné.

Un tremplin pour l’autonomie et la dignité dans le parcours cancer

Pour les résidents atteints de cancer, intégrer l’APA revient à leur offrir la possibilité de demeurer acteurs de leur corps, d’apprivoiser autrement la fatigue, les douleurs, la peur de tomber ou l’isolement. Plusieurs centres référents, dont le réseau OncoGériatrie Île-de-France, mettent en place des expérimentations pour intégrer systématiquement l’APA au sein du parcours « soins de support » des résidents en traitement ou en rémission.

Repérage des besoins et évaluation pluridisciplinaire

L’intégration des soins de support passe désormais par l’évaluation continue des besoins, lors de l’admission en EHPAD puis tout au long du séjour. Le médecin coordonnateur, l’infirmière référente, le kinésithérapeute, parfois le psychologue ou la cadre de santé échangent sur :

  • La mobilité restante du résident
  • Les douleurs, les dysfonctionnements moteurs
  • Le vécu de la maladie (cancer, séquelles de traitements, fatigue, etc.)
  • Le niveau d’autonomie attendu au quotidien

Sur cette base, un plan de soin personnalisé incluant des séances de kinésithérapie ou d’APA peut être proposé, adapté selon l’évolution de la situation clinique.

Mobilisation des ressources internes et externes

L’EHPAD peut recruter ou faire appel à des kinésithérapeutes salariés sur place, ou à des libéraux qui interviennent sur prescription. Plus rarement, des enseignants en APA sont intégrés à temps partiel ou via des associations locales. Depuis 2019, les Agences Régionales de Santé (ARS) encouragent certaines démarches pilotes visant à mutualiser ces ressources, ou à déployer des ateliers communs à plusieurs établissements voisins.

  • Des conventions peuvent être passées avec des Comités Départementaux d’Éducation Physique et de Gymnastique Volontaire, Acti’Marches, etc.
  • La Fondation Partage et Vie, par exemple, a mis en place des ateliers collectifs d’APA dans 18 EHPAD pilotes en 2022, touchant près de 520 résidents en un an.

Articulation avec les autres soins de support

Pour être efficaces, kinésithérapie et APA doivent s’articuler avec la prise en charge globale : suivi nutritionnel (pour éviter la dénutrition), soutien psychologique, adaptation du mobilier, accompagnement social. La coordination de ces actions renforce leur impact sur la qualité de vie.

Certains établissements décloisonnent les approches : une même séance de « mouvement créatif » peut relier expression corporelle, lien social et renforcement musculaire, tout en favorisant les échanges entre résidents et professionnels.

Freins persistants à l’intégration de ces soins de support

  • Question budgétaire : Les activités d’APA ne sont pas toujours financées en tant que telles par les dotations habituelles des EHPAD.
  • Pénurie de professionnels : La densité moyenne de kinésithérapeutes reste faible, surtout en zones rurales ou dans les petits établissements (source : DREES, 2022).
  • Représentations sociales : L’attente première des familles ou même d’une partie du personnel se focalise sur le « repos », l’idée que « trop d’exercice fatigue les plus fragiles ».

Des projets pilotes et des perspectives à l’échelle nationale

  • Le programme Paquid (INSERM/Bordeaux), qui mesure depuis plusieurs années l’évolution motrice des résidents impliqués dans des ateliers collectifs, a montré que 18 mois de pratique régulière faisaient diminuer l’entrée en perte d’autonomie d’environ 25 % comparé à un groupe témoin.
  • Des appels à projets ARS (ex : « Innovation en EHPAD ») soutiennent l’expérimentation de « maisons du mouvement », où kinésithérapeutes, enseignants APA, psychomotriciens travaillent ensemble à l’élaboration d’ateliers « à la carte ».
  • Une circulaire du 24 août 2022 (DGCS/ARS) incite à intégrer les soins de support, dont l’APA, dans le futur cahier des charges des EHPAD rénovés (source : Ministère des Solidarités et de la Santé).

Si le nombre d’établissements intégrant pleinement kinésithérapie et activité physique adaptée progresse, le chemin reste long pour parvenir à une généralisation nationale. Les chiffres de la DREES estiment que moins de 30 % des EHPAD offrent aujourd’hui un accès hebdomadaire systématique à ces soins de support proactifs.

Toutefois, la dynamique est encourageante : l’accompagnement au mouvement apparaît de plus en plus comme un droit, et non comme un « plus » réservé à quelques privilégiés. Favoriser la mobilité, c’est aussi rendre possible le maintien du lien, de la dignité, et de la volonté d’avancer, même lorsque la maladie ou la fragilité s’invitent.

Reste à soutenir les initiatives innovantes et à continuer de sensibiliser l’ensemble des acteurs : prescripteurs, professionnels, familles et résidents. Car offrir le mouvement, c’est offrir une meilleure qualité de vie, et souvent bien plus que cela.

Sources principales
Santé Publique France — Enquête sur la santé des résidents en EHPAD, 2019 DREES — Rapport sur les soins de support en EHPAD, 2022 INSERM — Dossier « Activité physique adaptée et cancer », 2023 HAS — Recommandations prévention des chutes en EHPAD, 2020 Ministère des Solidarités et de la Santé – Circulaires et rapports 2022-2023 Fédération Française des Masseurs-Kinésithérapeutes Rééducateurs, 2023