Accompagner la vie avec le cancer en EHPAD : quels soins de support proposer ?

18 février 2026

En France, près de 600 000 personnes résident en EHPAD (INSEE, 2023). Selon la Société Française de Gériatrie et Gérontologie, le cancer est diagnostiqué chez environ 15% à 20% des pensionnaires. Cette prévalence s’explique par l’augmentation de l’incidence du cancer avec l’âge : 60% des nouveaux cas concernent des personnes de plus de 65 ans (INCa). Pourtant, la maladie n’est pas toujours identifiée précocement, du fait de symptômes atypiques ou de troubles cognitifs associés.

En EHPAD, l’objectif n’est pas toujours curatif : la priorité est souvent la qualité de vie, la gestion des symptômes (douleur, troubles digestifs, anxiété…), le maintien d’un lien social et d’une autonomie adaptée. Les réalités organisationnelles et humaines de ces établissements impliquent d’adapter les soins de support, tant sur le plan médical que relationnel et matériel.

Les soins de support désignent l’ensemble des soins et accompagnements nécessaires aux personnes atteintes de cancer, en complément des traitements spécifiques (chimiothérapie, radiothérapie, etc.). Ils visent à réduire les symptômes, améliorer la qualité de vie, soutenir l’entourage et favoriser la coordination des parcours (source : INCa).

En EHPAD, ils concernent :

  • La prise en charge de la douleur (évaluation pluridisciplinaire, traitements adaptés, antalgie non médicamenteuse…)
  • Le soutien psychologique (entretiens individuels ou collectifs, interventions de psychologue, accompagnement de la fin de vie…)
  • L’accompagnement nutritionnel (prévention et gestion de la dénutrition, adaptation des textures, suivi diététique…)
  • L’activité physique adaptée (exercices doux, ateliers d’équilibre, mobilisation encadrée…)
  • La socio-esthétique et le bien-être corporel (soins du visage, des mains, conseils d’image, relaxation…)
  • Le soutien social et administratif (aide aux démarches, soutien aux aidants, orientation vers les ressources…)

Intégrer les soins de support dans la vie quotidienne d’un EHPAD suppose un réel travail d’équipe. Chaque acteur trouve sa place :

  • Médecin coordonnateur : il évalue les besoins, coordonne la prise en charge, mobilise les réseaux (HAD, équipes mobiles de soins palliatifs, ergothérapeute, etc.).
  • Infirmiers et aides-soignants : observateurs clés de l’état du résident, ils mettent en œuvre les protocoles, alertent sur les signes de souffrance, relayent les souhaits de la personne.
  • Psychologues, diététiciens, kinésithérapeutes : intervenants réguliers ou ponctuels, selon les effectifs et les partenariats extérieurs.
  • Socio-esthéticiennes, art-thérapeutes, musicothérapeutes : professionnels libéraux, bénévoles ou salariés d’associations, ils interviennent grâce à des dispositifs ou des conventions (voir plus bas).
  • Famille et proches : membres essentiels du projet de soins, ils participent aux décisions et à la construction de l’accompagnement.

Beaucoup d’EHPAD collaborent avec des équipes mobiles de soins palliatifs ou des réseaux d’oncologie gériatrique régionaux, permettant d’ouvrir les portes à d’autres expertises (par exemple : HAD, dispositifs APA).

1. Protocoles de prise en charge de la douleur et des symptômes

D’après le rapport annuel de la Haute Autorité de Santé (HAS, 2023), 86% des EHPAD ont mis en place des protocoles d’évaluation régulière de la douleur, notamment grâce à des outils adaptés à la démence (type Doloplus, Algoplus). Les traitements médicamenteux sont ajustés avec prudence et adaptés à la fragilité des résidents. La médiation animale, la relaxation, la chaleur ou le massage s’inscrivent aussi dans cette approche globale.

2. Accès à la nutrition adaptée

Près d’un tiers des personnes âgées hospitalisées pour cancer souffrent de dénutrition (Société Française de Nutrition Clinique et Métabolisme). La vigilance est donc cruciale en EHPAD : l’objectif est de prévenir la fonte musculaire, soutenir l’appétit par une alimentation enrichie et savoureuse, et ajuster les menus aux troubles de déglutition. Les diététiciens et cuisiniers formés jouent un rôle central. Certaines régions proposent aussi des ateliers culinaires adaptés.

3. Groupes de parole, ateliers et activités spécifiques

Les groupes d’expression, menés par un psychologue, une infirmière ou même des bénévoles formés, offrent un espace où la parole, la peur ou l’isolement peuvent s’alléger. Au fil des années, des associations comme la Ligue contre le cancer ou Entreprendre contre le Cancer ont développé des ateliers d’art-thérapie, de chant ou de méditation dans certains établissements pilotes.

De plus en plus d’EHPAD expérimentent la gymnastique douce, le yoga du rire, ou encore la musicothérapie : des activités souvent simples à mettre en œuvre, mais qui nourrissent l’envie, la présence à soi et le sentiment d’exister en dehors de la maladie.

4. Dispositifs innovants et financements spécifiques

Depuis 2019, le Plan Cancer a permis de financer plusieurs projets pilotes en EHPAD, notamment des interventions de socio-esthéticien(ne)s ou d’activités créatives adaptées, financées via les dispositifs d’appui aux soins de support (DASSR). Par ailleurs, la télémédecine et la visio-consultation avec des spécialistes sont de plus en plus utilisées pour limiter les déplacements tout en maintenant l’accès aux expertises.

L’âge avancé amène des besoins spécifiques. Une stratégie de soins de support efficace repose toujours sur une individualisation :

  • Prendre en compte l’histoire du résident, ses capacités, ses fragilités (perte de mobilité, troubles cognitifs, fatigue chronique…)
  • Adapter la fréquence et la durée des ateliers pour éviter la fatigue ou la lassitude
  • Favoriser un climat de confiance, où chaque résident peut « choisir » ce qui lui fait du bien
  • Miser sur le rythme de la journée : privilégier les moments d’éveil, respecter les phases de repos
  • Inclure la famille si le résident le souhaite, afin d’accompagner la démarche en dehors des seules interventions « soins »

La résilience et la redécouverte du plaisir, quels que soient l’âge et le stade de la maladie, restent au cœur de l’accompagnement. Les soignants sont formés pour repérer la douleur même non verbalisée, soutenir l’humeur, stimuler la curiosité sans forcer, et tisser une relation authentique.

Le financement reste un enjeu majeur. Les soins de support sont en partie pris en charge par le budget de l’EHPAD, mais de nombreuses interventions dépendent de partenaires :

  • Associations agréées (Ligue contre le cancer, France Alzheimer, France Parkinson, Unicancer)
  • ARS (Agences Régionales de Santé), qui peuvent octroyer des financements spécifiques dans le cadre des appels à projets « Qualité de vie » ou « Soins de support et cancer »
  • Fondations privées (Fondation de France, Fondation Partage & Vie, etc.)
  • Mutuelles complémentaires, parfois pour des dispositifs novateurs ou des horaires d’intervenants extérieurs
  • Projets pilotes ou expérimentaux portés par l’INCa

À savoir : en 2020, plus de 460 EHPAD ont bénéficié d’un soutien financier pour des projets innovants d’accompagnement (Fondation de France).

  • En Bretagne, le programme « Au fil du temps » propose des ateliers hebdomadaires de massage et de relaxation pour les personnes atteintes de cancer, animés par une socio-esthéticienne en lien avec le service d’oncologie du CHU de Rennes (source CHU Rennes).
  • En Île-de-France, des EHPAD du groupe Korian collaborent avec la Ligue contre le cancer pour organiser des séances d’arts plastiques adaptées, ouvertes aux résidents et à leurs aidants.
  • Dans le Grand Est, la téléconsultation permet à certains résidents isolés d’avoir l’avis d’un oncologue spécialisé, sur prescription du médecin coordonnateur, évitant ainsi de pénibles déplacements.

Si les ressources existent, elles gagnent à être mieux connues et coordonnées. Former les équipes, mutualiser les initiatives, associer étroitement les familles : trois leviers majeurs pour faire entrer pleinement les soins de support dans l’accompagnement quotidien du cancer en EHPAD. L’enjeu est aussi de changer le regard sur la personne âgée malade : au-delà de la fragilité, c’est un être social, porteur de désirs et de besoins d’attention.

Derrière chaque protocole, l’essentiel reste de préserver ce que le cancer ne doit jamais effacer : la dignité, le plaisir et l’espoir d’une vie digne d’être vécue, même en institution. Les soins de support, par leur dimension humaine et pluridisciplinaire, sont à ce titre un formidable levier d’humanité.